Des américains à Sermoise...

La lettre ci-dessous, écrite par M. SIMONIN en 1988, est reproduite avec l'aimable autorisation de sa famille. Qu'elle en soit ici remerciée.

"Voici mes souvenirs, mes impressions relatifs au séjour des américains dans les années 1917-1918, et en particulier leur passage ici, leurs travaux sur nos communes de Sermoise et Challuy, le remue-ménage occasionné par la construction d'une ligne de chemin de fer, voie ferrée double reliant St Eloi à Gimouille, dans le but d'éviter le passage par la gare de Nevers aux transports de troupes américaines venant de l'Ouest et accélérer leur arrivée sur le font de guerre car à ce moment, en 1917, l'issue de cet affrontement, de ce "massacre", de cette catastrophe que fut la guerre de tranchées apparaissait douteuse et la misère accumulée au cours des trois premières années, s'ajoutait à la tristesse ressentie journellement à la lecture des communiqués venant du front, l'annonce fréquente de blessés, de morts, de disparus sur les divers fronts où se trouvaient nos hommes et parmi eux mes amis, aînés de quelques années (j'étais encore adolescent). Tout cela fit que les troupes américaines nous apparurent comme des sauveurs de la situation dans laquelle nous nous trouvions aussi. Nous reprîmes espoir en les accueillant avec joie et gratitude.

Le 11ème groupe du Génie américain établit son camp sur le plateau de Sermoise, entre le Crot de Savigny et le Bourg. Une grande proportion étaient des volontaires, jeunes, logés dans des baraques Adrian en bois. Il y avait des ateliers forge mécanique et des sortes d'abris pour les chevaux, une infirmerie vétérinaire, des cuisines ultra-modernes pour cette époque, et un matériel considérable de forage à vapeur, des voitures (Ford et Dodge), des gros camions US (Packard et d'autres dont j'ai oublié les noms), des side-cars (Indian, Haley Davidson, Cléveland…).

Parmi ces jeunes volontaires, j'ai eu l'avantage de fraterniser avec plusieurs d'entre eux. En particulier, j'avais 3 copains de 20 ans, qui venaient à la maison le soir, dont j'ai gardé les noms en mémoire, et un très bon souvenir. Au bout de quelques temps, nous arrivions à nous comprendre en nous aidant du dictionnaire "French-English". Nous échangions des idées, situation de famille, c'était édifiant en même temps qu'agréable.

Dans la formation de génie qui est venue remplacer les premiers au bout de quelques temps, j'y ai connu un sergent qui était pour moi un ami, le Sergent Hardy, d'origine familiale française. Il parlait très bien notre langue et m'a appris beaucoup de choses… C'est vous dire, pour l'adolescent que j'étais à l'époque, la joie ressentie comme une émergence mentale de ce trou noir dans lequel nous avait plongé cette période terriblement meurtrière, inscrite depuis sur nos monuments aux Morts (14 – 18) !

Il y avait dans ce camp de Sermoise, en plus des matériels mécaniques et vapeur, une formation du génie hippomobile (on parlait de 400 chevaux et mulets) destinée aux travaux de terrassement qui consistaient principalement à l'élévation première de la grande levée sur le val entre le canal et la Loire, aboutissant au pont traversant le fleuve. Ces chevaux étaient conduits et soignés en grande partie par des soldats noirs américains, lesquels étaient encadrés par des gradés dont la plupart étaient des cow-boys. Ces cadres circulaient journellement à cheval, souvent entre Sermoise et Challuy, ce qui me permettait de les observer et d'admirer leur comportement de cavaliers, car moi qui était apprenti maréchal-ferrant, il m'arrivait de participer et même de dresser des poulains chez nos amis fermiers des environs. Aussi, j'appréciais ce spectacle nouveau pour nous de la tenue à cheval de ces cow-boys.

Il y avait aussi à Sermoise à cette époque, un parc à bétail des armées françaises, dont les bœufs et vaches étaient répartis dans plusieurs fermes et encadrés, soignés par des militaires de la territoriale. Ces bovins provenant de toutes régions d'élevage de France étaient gardés en réserve en attendant d'être dirigés vers le front pour la nourriture des combattants. Ils débarquaient en gare de Nevers et étaient acheminés par la route à Sermoise et, suivant les besoins, reprenaient la route pour ré embarquer pour le front. Or, il arrivait que quelques vaches récalcitrantes se détachaient du troupeau, prenant la clé des champs, et nos territoriaux avaient fort à faire pour les ramener à la route…

Nous avons vu souvent les cow-boys américains se trouvant fortuitement présents à cheval à ces moments difficiles pour nos gardiens soldats, partir au galop et ramener les rebelles au troupeau engagé sur la route. Cela se passait toujours lors des départs pour embarquer en gare de Nevers. Ces vaches indisciplinées devaient sentir qu'on les conduisait au sacrifice, et avaient apprécié Sermoise !

A l'extrémité de la rangée de baraques Adrian, se tenait un groupe de maréchaux-ferrants, dont un atelier pour l'entretien, le ferrage et les soins aux chevaux sous la direction d'un vétérinaire. Aussi en ai-je fait mon profit à mes loisirs. Je les visitais, les observais et apprenais visuellement leur méthode de travail, dont la ferrure anglaise était leur pratique.

Cette fréquentation fut précieuse au "Compagnon en herbe" que j'étais, puisque je pus par la suite pratiquer très utilement cette méthode dans mon métier. Mon père, Francis Simonin, qui en 1887 est sorti 1er à l'École de Maréchalerie de Saumur, connaissait parfaitement cette technique et m'en faisait l'éducation théorique.

Ainsi, mes moments libres, hors travail, je les passais au contact des américains, en particulier à admirer leurs machines, tout ce matériel nouveau pour nous, ces engins de toutes sortes servant au perçage de la plus profonde tranchée sur le plateau de Sermoise. Le pont route traversant cette tranchée route de Nevers était du niveau de la route, celui sur la route du Crot de Savigny était relevé d'un mètre.

Cette voie double de chemin de fer passait dans le jardin de la ferme de Peuilly ainsi que dans celui de la ferme de Plagny. Elle traversait à niveau la nationale 7 à Plagny et la cour sud de la Tuilerie, pour continuer sur Challuy.

Le camp de Sermoise vit s'installer à côté un bataillon de soldats italiens, destinés aux travaux manuels de terrassement superficiel et autres. Les gens du Bourg virent pendant quelques temps passer journellement et bien en rang, des soldats Indochinois, "des Annamites", matin et soir. Ils étaient cantonnés à Challuy et venaient travailler au terrassement…

Les travaux de forage de la grande tranchée sur le plateau de Sermoise avec explosions journalières fréquentes de mines puissantes a causé bien de l'émoi dans le Bourg. Nous étions avertis de ne pas sortir aux heures qui nous étaient indiquées chaque jour, car il y avait pendant ces périodes des retombées de pierres jusqu'à 400 mètres alentours.

Nous craignions aussi que le cours souterrain des eaux alimentant nos puits soit perturbé par ces explosions, et c'est ce qui se produisit pou deux puits dont le débit fut diminué (on s'en aperçut vraiment à la période d'été 1919).

Quant au puits du haut du Bourg, le seul alimentant 7 ménages et la forge, et qui avait des défaillances, des manques assez souvent en été, il se trouva à partir de cette époque bénéficiaire de ces secousses telluriques, car son débit a augmenté à la grande satisfaction des usagers !

Russel ELLIOT et Eric FRIBORG

soldats américains présents à Sermoise en 1918

Les américains, dans leurs travaux, étaient bien équipés en matériels de toutes sortes dont les plus importants, les excavatrices à vapeur nommées "Steam Shavo", faisaient un travail considérable que nous n'avions encore jamais vu.

Aussi les curieux venaient souvent pour contempler ces machines et ce remue ménage occasionné par le travail intense fourni par ces hommes équipés de vêtements protecteurs : ils avaient tous des gants de cuir qui montaient jusqu'aux coudes et des bottes cuissardes.

La partie la plus remarquable de leurs travaux est l'établissement d'un viaduc au-dessus de la Loire et d'une partie du val, celle-ci pour ne pas trop freiner le courant d'eau au moment des crues, et dont le tablier reposait entièrement sur des groupes de pilotis très compacts, constitués de pins d'Amérique enfoncés dans le fleuve et dans le sol, groupés très serrés. Ces pilotis formaient les piliers supportant les voies ferrées. Il en reste encore de beaux vestiges visibles puisqu'ils ont été coupés légèrement au-dessus du niveau d'eau.

La passerelle, installée solidement sur le côté et qui longeait les voies, nous permettait de passer de l'autre côté du fleuve pour aller à St Eloi ou à Harlot. Il y avait aussi dans la traversée du Val deux autres ponts sur le passage des "Colâtres", dont un assez important qui franchissait le canal latéral et se prolongeait au-dessus de la Grande Colâtre, dont le parcours avait été modifié, rapproché près du canal pour les besoins des travaux.

Nos relations avec les militaires américains étaient vraiment empreintes d'amitié. Nous les admirions dans leur va et vient continuels : pédestres ou montés, motos, side-cars, automobiles, camions…

Ils fréquentaient parfois le bistrot où ils consommaient de la bière, du rhum ou du vin blanc de préférence. Ils payaient leurs consommations avec des dollars en parchemin qu'ils tenaient froissés dans leurs poches…

Les officiers fréquentaient journellement leur "mess", installé dans une maison du Bourg, tenu et servi par des personnes du pays. Parmi eux, quelques-uns étaient assez communicatifs et agréables, dont un capitaine aumônier qui nous régalait parfois de belle musique, émanant d'un très beau gramophone comme nous n'en avions pas encore vu.

J'ai connu aussi deux soldats canadiens, le père et le fils, engagés volontaires dans la même compagnie du génie, parlant très bien un français ressemblant un peu à certains patois du Morvan. Ils étaient très communicatifs, bavards et gais comme de vrais Français ! Ils nous racontaient leur vie de chez eux, au Canada, et s'intéressaient à la notre… et cela était nouveau pour nous et très sympathique.

Voilà donc résumé en partie ce qui ma mémoire avait enregistré de cette époque, qui précéda l'armistice du 11 novembre 1918, et dont l'intervention américaine nous rendit de grands services par la suite, en distribuant à des prix intéressants les diverses denrées constituant ce que nous appelions le "Stock Américain" entreposé dans les camps avoisinants de Verneuil, Moiry, Mesves, Buley…

 Sermoise sur Loire, 18 janvier 1988

 

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